Nous sommes en 1995, cela fait à peine quelques mois que j’ai commencé dans un commissariat parisien. Cette nuit là, la ronde  est calme.  Juste des putes et des poivrots sur les trottoirs. Dans le car Police-secours, l’ambiance est masculine, à l’heure des grivoiseries autour moi, la petite « fliquette ». Aux yeux des anciens,  je ne suis encore que de la bleusaille, une petite biche,  bonne pour les sermons, les blagues racistes et les paroles libidineuses. Un folklore dont je commence à m’habituer et à me défendre. Avec mes trois frères, mon père, j’ai appris à encaisser les mots et les coups. La fête est finie quand la radio annonce une dispute conjugale et que la sirène se met à retentir.

Je suis la dernière à franchir le pas de la porte et à découvrir que la dispute s’est transformée en  scène d’horreur.   Je croise le regard vide de l’homme, défoncé par l’alcool. Il est déjà menotté, encerclé par les uniformes. A l’écart,  j’entrevois le corps inerte de la femme qui baigne dans son sang. Je veux m’approcher mais le dos de mon brigadier chef fait rempart  pour m’épargner cette vision morbide. Il m’ordonne d’inspecter l’appartement. Je mets que quelques secondes à découvrir l’enfant enfermé, immobile, dans une salle de bains crasseuse. il est silencieux et ne semble pas surpris par mon apparition. J’ose à peine regarder son pyjama mouillé par la pisse. Naturellement, il passe devant moi, comme si il savait que c’était l’heure de la libération. Je suis incapable d’ouvrir la bouche, de faire un geste vers ce gosse qui me frôle.

Je l’accompagne  jusque dans sa chambre, où il se met à fouiller, frénétiquement, dans son coffre à jouets. Au bout d’un moment il finit par extirper une minuscule voiture de police. Il me tend l’objet, fier de sa trouvaille. Je regarde ce petit homme qui ne détache pas ses yeux des miens. Mon sourire n’est qu’un rictus tétanisé. Je vois les  yeux de son père, l’homme qui vient de tuer sa mère à coups de poings, de marteau. Je suis terrifié, j’ai 23 ans, piégée comme une conne, au milieu de cette chambre d’un gamin de 6 ans. 20 ans plus tard, toute cette merde est enfouie dans ma mémoire mais dés que je m’y replonge, tout me revient. De la couleurs du papier peint au regard résigné de mon brigadier chef. J’étais une gamine tremblotante. Je n’ai rien fait pour réconforter ce gosse car je venais de subir mon premier choc. Je ne pensais qu’à moi.  Je n’ai jamais bu une goutte d’alcool mais cette nuit là, j’ai compris pourquoi tant de flics s’engouffrent  dans cette came. Il faut oublier pour survivre. 20 ans après,  d’autres « faits divers »  se sont empilés dans mon cerveau. D’autres enfants perdues dont j’espère secrètement et naïvement une vie d’adulte meilleure. D’autres morts dégueulasses, abjectes, stupides,  dont il faut vite se moquer dans les salles de gardes. Après tout ça, il faut aller vite danser, suer, baiser, s’enivrer pour pouvoir repartir, le jour d’après, dans la fournaise.

Sonia

negative-vision

La Première Ligne - 7 personnages, 1 commissariat, 20 ans de vie de flic.