Il fut parmi les derniers gardiens de la paix que j’ai rencontrés. Nous sommes en 2013, il a à peine 31 ans, on sent deja dans son regard, ses postures et ses paroles, le désir de l’action. Mais il n’a pas la noirceur de « mes keufs » de banlieue, ces quadra ayant connu trop de combats. Au fil des rencontres nous parlons de son métier sous l’uniforme et de son arrivée chez les « bacqueux ». J’apprends qu’il pourrait quitter la police pour être prof de guitare, qu’il adore Alexandre Astier. Quand surgit l’attaque sur Charlie Hebdo, il se retrouve à quelques mètres des tueurs, de ces connards comme il les nomme. Pour ce fils unique, plus rien ne sera comme avant.

Quelques semaines plus tard, quand il me raconte cette journée et les jours qui ont suivi, c’est sans larmes, ni peurs. Il y a dans ses yeux une énorme motivation, une lucidité étonnante et surtout une envie d’aller vers le danger, de préparer son corps à l’affrontement. Manu sait que d’autres attentats, d’autres massacres suivront, et il a conscience que cela peut paraître dérangeant de montrer le besoin de cette adrénaline, du contact et de la chasse. Mais Manu est un flic courageux, un professionnel. Il a signé pour être utile, pour être en première ligne.

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Alors qu’il faisait partie de ces policiers qui sécurisaient le parcours Il a souri en voyant le cortège du 11 janvier, de voir les français applaudir les cars de CRS, les tireurs d’élite sur les toits. Sans naïveté. Il se doutait que dans un futur proche on entendrait de nouveau : « Tout le monde déteste la Police ». Il me cite Camus pour me dire vouloir « être au centre des choses ». Il sait que c’est plus facile pour lui car il n’a pas d’enfants et qu’il faut en dire le moins possible pour épargner les proches. Manu n’ a pas envie de mourir mais il ne peut s’empêcher de vouloir être là, d’avoir envie de sauver des vies grâce à son métier. Quand nous nous quittons, ce jour de mars 2015, sur la place de la Bastille, il exprime une dernière colère contre les politiques et l’administration qui se sont réveillés trop tard, contre ces intellectuels et autres déconnectés du réel.

je le revois un an plus tard. Manu se prépare pour un nouveau poste, toujours plus motivé à lutter contre ces connards. Nous nous sourions et je sais qu’il est heureux, même si le travail s’annonce difficile, stressant et sans doute accompagné de pas mal de frustrations. Il me promet d’être toujours à mes côtés pour la Première Ligne, et s’inquiète de l’avancée du projet. Je réponds par un sourire fraternel en lui disant que moi je ne fais que du « cinéma » et je pense à quelques autres flics que que je connais qui sont déjà au coeur de la chasse aux djihadistes.

Aujourd’hui, je suis à la recherche du Manu cinématographique, de l’acteur capable d’incarner cette trajectoire de gardiens de la paix, mais aussi celles d’autres trentenaires qui lui ressemblent tant, et qui ont choisis cette vie là.

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